titre parapluies Piganiol
Aurillac,  février 2017, 7 degrés.

Du Sentier à Aurillac, il y a beaucoup de vaches. Des forêts aussi, et puis des ponts, des rivières, de l’air frais, des routes qui se croisent et s’entrecroisent, et sur les bords, tout un tas de gens qui portaient des chapeaux avant que ce soit cool dans le deuxième arrondissement. Ça fait un peu snob décrit comme ça, parce qu’on fait nos parisiens pour garder le standing, mais en fait, l’équipe de la Garçonnière ne se sent jamais aussi bien qu’à la campagne. Et pour cause : les six fondateurs ont grandi entre le Périgord, la Bretagne, la Bourgogne, la Normandie et la Drôme. Des petits sauvageons qui ont eu une enfance plus orientée cabanes et vélos que macadam et métro. Alors forcément, prendre la route pour aller visiter un atelier de parapluies à Aurillac, certains auraient hurlé à la punition… Nous, on est parti avec la banane, plein gaz direction le sud.

Dès l’arrivée, le massif central tient d’ailleurs ses promesses. Terre de bougnats pauvres exilés à la capitale, Aurillac est une base arrière, celle où les enfants du pays reviennent en vainqueurs, après avoir réussi à Paris. Preuve le soir même à la brasserie des Carmes, dans l’hôtel du même nom, tenu par la famille Moussié, celle-là même qui a apporté aux bobos de l’est de Paname des adresses du calibre de Chez Jeanette ou de La Brasserie Barbès. Sur la table : une entrecôte de compétition, des patates au Cantal, un menu tout en délicatesse. La légèreté même. Et puis, l’œil louche sur la bouteille de picrate. Une tronche de type sorti d’un film en noir et blanc orne le flacon, dont on s’approche avec étonnement. Celui-ci indique, avec humilité « La légendaire ». Un grand vin d’Auvergne ? Sublime, gouleyant, magnifique. La surprise est entière. On dormira dessus.

 

zoom machine à coudre
confection et vérification des baleines de parapluie Piganiol

Au réveil, direction les ateliers Piganiol, le but de notre quête Auvergnate. Une maison de parapluies tenue par la même famille depuis 1884, et certifiée "Entreprise du Patrimoine Vivant" par le ministère de l’Industrie. Ça pose les bases. Accent tranché et verbe haut, Jean Piganiol nous raconte l’histoire de sa famille autour d’un café. L’histoire d’une région qui fut autrefois au cœur des routes du Moyen Âge, traversée par les pèlerins revenant de Compostelle. Encore meilleurs commerçants que bons catholiques, les pénitents avisés échangeaient à Aurillac du cuivre ramené d’Espagne contre l’or qu’on trouvait alors dans la rivière qui traverse la ville. Une matière première précieuse, presque comme la toile de coton, dont les éleveurs de chevaux du coin faisaient commerce avec la région de Barcelone pour prix de leurs bêtes. Ajoutées au bois de châtaignier qui poussait naturellement dans les forêts de la région, ces matières ont fourni le terreau idéal à l’apparition des premiers ateliers. Conclusion de Jean Piganiol : « Les trois éléments étaient réunis pour faire d’Aurillac la capitale du parapluie en France. » Logique.

fiche technique parapluie aurillac piganiol

Rapidement, porté sur le dos des bougnats qui quittent leur région, le produit local devient un succès commercial national, voire européen : « Il faut savoir que la région d’Aurillac était une région pauvre, où les gens étaient obligés de s’expatrier pour trouver du boulot. Le premier d’une génération reprenait l’affaire, le deuxième faisait curé, et le troisième, il fallait qu’il se démerde. Donc, énormément de colporteurs sont partis, avec la hotte sur le dos, chargée de parapluies, et ils allaient vendre partout en France. » Comme les bistrotiers auvergnats, les vendeurs de parapluie s’installent dans tout le pays, en provenance directe du Cantal. « Ce sont des gens qui sont partis et qui un jour se sont installés soit comme commerçants, soit comme fabricants. Et vous retrouvez la même chose en Belgique, et plus loin aux Pays-Bas. »

À Aurillac, au début du XXe siècle, la production est encore en partie installée dans les maisons. « Le travail se faisait à domicile et il était impossible de franchir les cols, donc on recrutait des familles dans la même vallée. »  Toutes les semaines, la camionnette redescend avec la production, et les parapluies sont envoyés à la gare, avec de fausses étiquettes pour que les concurrents ne puissent pas voir le nom des clients. Une habile manœuvre qui fait du chef de gare l’homme le plus important de la ville ! « On avait un code avec lui. C’était le seul qui avait le carton et savait que le 12, c’était monsieur Tartempion à Millau. On appelait ça les contremarques. »

 

Les temps changent, mais les Piganiol se succèdent. À midi, après un tour dans l’atelier à la rencontre des ouvrières, Mathieu Piganiol, qui s’apprête à incarner la cinquième génération à la tête de l’entreprise, nous emmène déjeuner. On fait encore dans le sobre, bien évidemment, avec un petit entrée-plat-fromage-dessert. Les langues se délient tranquillement autour d’un tartare d’Aubrac de folie relevé d’herbes thaï. C’est l’occasion de briser quelques stéréotypes sur les bons vieux temps toujours mythifiés par les passéistes moroses : « Au début des années 90 par exemple, afin de s’implanter sur le marché japonais, nous avons ajouté une ganse supplémentaire sur le parapluie. C’est donc une amélioration de qualité récente. » De fait, le produit ne cesse de monter en gamme, et le savoir-faire de s’améliorer. « Mon grand-père avait 39 personnes et faisait 250.000 parapluies, moi avec 33 j’en fait 50.000. La différence c’est le temps qu’on passe dessus, les finitions sont totalement différentes. » Avis aux nostalgiques ! Contrairement aux idées reçues, le savoir-faire français progresse donc encore, et ne cesse de s’améliorer pour rester compétitif dans un marché mondialisé. Et la maison Piganiol, à la pointe de l’innovation, s’est même lancée dans la personnalisation, lame de fond des tendances actuelles du marché. Avec quelques surprises tout de même… « Vous savez on fait le parapluie personnalisé, vous envoyez une photo, et on la reproduit sur le parapluie. Bon… on a eu des scènes qu’il ne fallait pas reproduire sur un parapluie. Mais ce qui est incroyable c’est qu’on a le nom, l’adresse de livraison, c’est identifié, c’est pas anonyme… On peut retrouver madame quoi. »

La Légendaire, une bouteille vieillie en fûts de chêne puis affinée durant tout l’hiver dans un buron

Le repas se termine, et avant de retourner faire un dernier tour dans les ateliers, la discussion se porte sur les vins locaux. L’occasion pour nous de soulever la question du divin flacon sifflé la veille au soir. L’œil de Mathieu Piganiol se met à briller : « Laissez-moi deviner. C’était « la Légendaire » ? » Un coup de fil plus tard, et nous nous retrouvons assis dans le canapé du négociant en vins Pierre Desprat, responsable de cette petite tuerie. Un passionné, qui a voulu croire très tôt au potentiel des vins d’Auvergne, oubliés par les buveurs de France et de Navarre depuis des décennies, et se bat depuis 30 ans pour les faire reconnaître. Avec en tête de proue la fameuse « Légendaire », une bouteille mélangeant Pinot noir et Gamay d’Auvergne issus de vignes poussant sur un sol volcanique, vieillie en fûts de chêne puis affinée durant tout l’hiver dans un buron, sorte de cabane d’alpage en pierre que l’on retrouve dans les montagnes de la région. Le secret étant levé, nous pouvons repartir à Paris, le coffre plein de caisses du fameux vin, la tête remplie d’histoires de parapluies et la conviction chevillée au corps que les Auvergnats sont des malins. On reviendra.

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